Thierry Tillier : f 364 jours 1
N'en déplaise à certains, ce ne sont
ni les ciseaux, ni la colle, ni l'âge de la colle qui font le
collage, mais bien l'image et, dans une moindre mesure, le tempo (rapide).
Quelle soit figurative ou non, tactile ou lisse, colorée ou
blanche, et que sais-je encore, l'image fait bel et bien le collage.
C'est d'elle que naît l'impulsion initiale à cette "
rencontre inopinée ", cet " accouplement de deux
réalités en apparence inaccouplables sur un plan qui
en apparence ne leur convient pas " d'ou jaillit l'étincelle
poétique qui fait la magie envoûtante du collage. C'est
en ce sens qu'il y a tempo : le collage n'est pas un exercice de contemplation
lente, mortellement asphyxiant. II explose immédiatement à
l'esprit ou enchaîne aussi les coups en une succession bien
tassée de directs placés, sans qu'il soit jamais à
débusquer ; sauf lors d'abjectes manipulations destinées
à satisfaire seulement un propos peu crédible aux relents-pesteux.
Le collage doit se voir, doit se crier, doit revendiquer haut et fort
son statut de collage
Le monde est évidemment trop vaste et les images trop foisonnantes
pour limiter le répertoire du collage. Surtout aujourd'hui,
dans une société que l'on aime à dire "
de l'image commentée ". Rien, aucun texte, aucune image,
ne peut s'opposer aux coups de ciseaux. Tout peut-être découpé,
plié, déchiré et collé à autre
chose. il ne peut être de tabous en matière de collage.
Sauf de la décision du colleur. Libre à lui de porter
ses outils sur certaines images à son goût, plutôt
que sur d'autres, de se laisser guider par ses penchants vers des
" ailleurs " qui deviennent alors vite des " ici ".
De toute façon n'oublions jamais que le regardeur fait autant
le collage que le colleur.
Deux motivations historiques semblent guider le collage : l'esthétique
et la subversion. A dire vrai, on les distingue seulement pour la
"commodité de la conversation ", car elles sont irrémédiablement
enlacées comme deux amantes mortes. L'une ne va pas sans l'autre
: l'une est la source de l'autre; l'autre découle de l'une,...
comme le sont la colle et les ciseaux. Thierry Tillier en sait quelque
chose; lui qui navigue, mi-ivre, mi-amusé, entre elles ; amorçant
un pas avec l'une, pour finir en embardée avec l'autre. Ses
collages tiennent à la fois d'une maîtrise plastique
(Quel ciseleur ! Quel colleur !) et de petites provocations suscitées
par ses papiers découpés dans les revues S.M., plus
ou moins soft, dans les journaux, quotidiens ou internationaux, dans
le foisonnement des signes administratifs qui enrichit la poste (tant
mieux!), dans les livres précieux qui recensent, comme des
censeurs, les chefs-d'oeuvre du grand Art.
Ainsi, les plus jolies filles, presque nues et poings
liés, attendent, mi-lascives, mi-actives, les grandes figures
iconographiques d'une histoire de l'art qui se rappelle alors que
le Christ aussi était maso (évidemment) et sado (e.a.
la flagellation des marchands de lacets devant le Temple). Jamais
d'esthétique sans gouttes de subversion, jamais de provocation
sans travail plastique, jamais d'exclusive et de gratuité,
toujours cet équilibre qui fait balancer le collage entre le
Beau et le Scandaleux.
Thierry Tillier écrit aussi, comme il découpe et colle.
II jette les mots sur les pages comme on compulse distraitement des
magazines, dans la salle d'attente du médecin ou de l'Assistance
publique, à la recherche de l'image ou du mot qui fera oublier
notre attente et sa raison. Du fourmillement verbal de sa pensée,
il taille des bouts de mots, des bribes de phrases, qu'il colle les
unes aux autres; selon un rythme télégraphique dont
il ressent merveilleusement la musicalité. II y a dans ses
textes, les mêmes consonances et dissonances que dans ses collages,
les mêmes enchaînements et éclatements, les mêmes
enlacements et refoulements. Son art tient à la fois du rock
(franchement punk) et du slow (délibérément sexe)
P.-O. Rollin